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Margherita Marras (Université d'Avignon) "L'individu [...] n'est que le produit de son histoire, de l'échange avec les contextes dans lesquels il s'inscrit" (Kaufmann 91); "l'individu est fait de matière sociale, il n'est pas une pure conscience (encore moins purement rationnelle) hors de l'histoire et séparée de son contexte" (Kaufmann 49). Ces deux citations soulignent l'importance du rapport existant entre le contexte et l'identité des créateurs de textes littéraires. Il s'agit, dans notre cas spécifique, d'une identité double caractérisée aussi bien par l'appartenance géographique et sociale (insulaire) que biologique (femmes romancières). Des identités aux frontières mouvantes, où tout individu – s'inscrivant dans un contexte et/ou appartenant à une catégorie précise – adopte, élabore ou transforme, phagocyte ou repousse, selon l'ensemble des héritages et des problématiques provenant de ces deux déterminations (sociale et/ou biologique). En partant de ces bases, on essayera de mettre en valeur les rapports entre le contexte et la création artistique des romancières de Sicile et Sardaigne et de mesurer leur spécificité et/ou leur autonomie vis-à-vis du système culturel et littéraire dont elles sont issues. Toute évolution sera évaluée en fonction des sollicitations diverses à l'origine des transformations de leur inspiration, ainsi que des mouvements et des changements continuels déterminant, dans le champ littéraire, des assonances et des dissonances, des convergences et des divergences par rapport aux expériences artistiques précédentes. Un cheminement qui s'avère indispensable pour comprendre les significations actuelles, de la littérature féminine dans ces deux îles. La littérature sicilienne féminine entre texte et contexte, identité biologique et insulaire Dans les années 1970 la littérature narrative sicilienne est marquée par une représentation identitaire qui se nourrit de points de repère insulaires et extra-insulaires. Les romancières tirent profit des leçons passées et présentes: derrière elles, les luttes incisives des années 50 menées par des écrivaines (entre autres, la sicilienne Livia De Stefani, Anna Maria Ortese et Alba De Cespedes); devant elles, les nouveaux acquis du féminisme des années 60 – caractérisés par un questionnement "entre soi et soi et entre soi et autrui" (Ehrenberg 125) – et les combats des années 70 comportant "la mise en avant du concept de genre" (Kaufmann 103). Ces acquis et ces nouveaux questionnements sont l'explication la plus valable à la persistance massive de récits autobiographiques ou d'ordre biographique qui, liés par un rapport indissoluble [1] , présentent un but commun: la reconstruction de l'histoire d'un moi qui est "la matière première d'une construction identitaire" (Kaufmann 69). Ainsi Paola Uscé, dans le récit autobiographique Storia di Paola (1973), dénonce – comme auparavant l'avait fait la sicilienne Maria Occhipinti [2] – la sous-estimation dont les femmes étaient l'objet dans la société sicilienne, et Teresa Carpinteri retrace, dans son récit biographique L'Eringio (1978), le triste parcours existentiel de Mariannina Coffa, poétesse sicilienne du XIXème siècle. Toutefois, même si la biographie et l'autobiographie, dans les décennies qui suivent, continuent à être au rendez-vous, il est indéniable que le choix de ces "genres" ne se fait plus sur les mêmes bases. L'écriture n'est plus considérée par les romancières comme une arme pour bouleverser un monde où "la parole avait été toujours une parole privée, intime prononcée dans un intérieur", [3] ni comme un précieux instrument pour transformer en lieu public le "lieu secret" de sa vie privée, un lieu secret dont la femme a été pendant des siècles la gardienne. [4] Les écrivaines contemporaines témoignent, en effet, d'une nouvelle perception de l'espace romanesque: la biographie est désormais strictement liée à des intentions divulgatrices et d'ordre politique. Ce n'est pas un hasard si le choix de ce genre est fait par des femmes toujours en première ligne, telles que Maria Attanasio ou Maria Rosa Cutrufelli. [5] Dans Di Concetta e le sue donne (1999) Maria Attanasio, comme Teresa Carpinteri auparavant, porte sur la scène la vie de Concetta La Ferla de Caltagirone, avec laquelle elle partage – outre l'appartenance biologique et géographique – une même activité: le militantisme dans les rangs du Parti Communiste. Deux expériences qui apparaissent complémentaires étant donné que l'activisme de la protagoniste s'arrête dans les années 60, époque à laquelle Maria commence le sien. A l'intérieur de ce récit se dessinent de petits parcours autobiographiques qui témoignent de deux générations et de deux façons différentes de vivre, en Sicile, l'engagement politique au féminin. Un même engagement est perceptible chez Maria Rosa Cutrufelli dans Mama Africa (1993) et dans Giorni d'acqua corrente (2002), livres de voyage où la composante autobiographique se croise avec une analyse des problèmes féminins. Malheureusement, le genre autobiographique – ou tout au moins certains récits de femmes à la première personne – a connu aussi une grave dérive: Lara Cardella auteure du best seller Volevo i pantaloni (1989) et Melissa p. avec 100 colpi di spazzola prima di andare a dormire (2003) marquent de par les accommodements commerciaux et le vide idéologique de leurs ouvrages, un changement de cap néfaste en total discordance avec une littérature féminine sicilienne riche de significations. Pendant les années 1970 le roman social, l'un des genres des plus représentatifs de la littérature narrative féminine sicilienne, a donné l'occasion aux romancières de porter sur la scène les problèmes les plus urgents de la réalité sicilienne. [6] L'appartenance biologique et sociale est à la base de Le tre mogli (1967) et L'inferriata (1976) de Laura Di Falco, romans où est évidente sa volonté "de nouer les thématiques de son expérience personnelle de femme et de sicilienne (le rapport d'amour, la maternité, l'archipel des émotions et déceptions féminines, et la Sicile, Syracuse, Ortigia, un paysage marin, campagnard et urbain) avec la problématique du roman idéologique contemporain et la tension logique et démystifiante du pamphlet, dans un cadre historique et social structurant". [7] Laura Di Falco montre un chemin qui amènera à un dépassement progressif des schémas du roman social traditionnel, grâce à la présence de nouveaux éléments narratifs tels que "l'irrationnel, l'alogique, le paranormal, le visionnaire, le fantastique" (Verdirame in Zappulla Mascarà 215). Depuis les années 70, le roman social se transforme en genre "hybride", comme en témoignent, dans ces dernières décennies, les romancières qui s'inscrivent dans des styles et des genres (entre autres le policier et le roman historique) jusqu'alors pratiqués et privilégiés par les hommes. Un "envahissement du terrain" qui contribue à estomper et à mettre en cause les frontières entre littérature sicilienne "feminine" et "masculine". Maria Rosa Cutrufelli est l'une des auteures qui représente le mieux la transition entre la tradition féminine des années 1970 et cette révision romanesque: elle s'est mesurée au roman policier [8] et au roman historique [9] mais elle a aussi choisi d'autres formes de narration axées sur la recherche identitaire, entre autres, dans Il paese dei figli perduti (1999). Si on analyse ce roman par rapport à la littérature féminine précédente, il est indéniable que Cutrufelli a pris ses distances avec toutes les contraintes et particularités du passé. Chez elle, tous les critères utilisés auparavant pour parvenir à une détermination au féminin conférant "l'identité par les roles" (Kaufmann 108), ne sont plus que marginaux. En effet, le parcours identitaire d'Anna Paola, [10] la protagoniste de Il paese dei figli perduti, n'est pas marqué par une différence biologique mais se construit sur une recherche de repères existentiels. Anna Paola est avant tout un individu cherchant à réaliser ses rêves et dont la conquête identitaire passe par l'élargissement de ses procédés d'identification, qui l'aident progressivement à mesurer ses propres limites et ses ressources et l'amènent à une juste évaluation de valeurs telle que la liberté. Ce roman inaugure ainsi une nouvelle conception identitaire – concernant l'idée, l'image et la perception de soi en tant que femme – strictement liée aux changements engendrés par les conquêtes féministes et le féminisme des années 60 et 70 ayant, selon Marina Zancan, "broyé, pour les femmes, la possibilité de se refléter dans une image de soi qui se dessine avec les contours nets du modèle prefigure" (Zancan 827). Une autre écrivaine qui mérite l'attention est Silvana Grasso. Dans ces romans [11] trouve place la représentation de la société sicilienne vue et interprétée à travers un langage imprégné de figures de rhétorique (hyperboles, métaphores redondantes) utilisées pour mettre en valeur la caractéristique première de son monde de fiction: la violence. Grasso, tout en s'inspirant de la tradition littéraire sicilienne – où elle puise sa matière et ses thèmes – donne de par son écriture originale et audacieuse "des réponses tangibles à cette parité sexuelle, acquise [par les romancières siciliennes] au fil des ans" (Marras 42). La littérature féminine sarde: histoire d'un parcours difficile... La littérature narrative féminine sarde, en opposition à la sicilienne, se caractérise par le manque d'intérêt total pour la cause des femmes. Il existe un fil conducteur pour tous les romans, parus dans les années 60 et 70, concernant la représentation d'une minorité (sarde) qui, oubliée par le pouvoir central, vit exclue de la "grande histoire". Il s'agit d'une production assez médiocre faite, trop souvent, par de modestes auteures de journaux intimes sans épaisseur (Susanna Zedda) ou de récits porteurs de revendications d'ordre socio-anthropologique (Mariangela Satta) ou identitaire (Lina Tidore Cherchi). Ces écrivaines, peu connues y compris dans l'île sarde, vont grossir les rangs de nombre d'auteurs mineurs d'ouvrages dont la faible valeur est liée à leur caractère de témoignages et documents d'une époque. Pendant ces années la seule exception est Maria Giacobbe dont les ouvrages présentent deux pôles narratifs principaux qui nous ramènent à l'enfance et à la critique sociale. [12] Une critique plus voilée dans le récit Il mare (1967) mais qui retrouve un caractère virulent dans son dernier roman Gli arcipelaghi (2001), situé au cours des années 60 dans un village de l'intérieur de la Sardaigne à l'économie agro-pastorale. Dans cet espace est représentée une communauté soumise à la tradition et aux codes de comportements hors la loi, communément reconnus par ses membres. A la base de l'intrigue, le mal-être de l'île où des bandits n'hésitent pas à couper la langue, avant de le tuer, à un enfant soupçonné d'avoir parlé d'un vol de chevaux qu'ils avaient commis. Nombreuses sont les thématiques tirées de la tradition littéraire sarde: la vendetta, la loi du silence, les paradoxes liés à la représentation d'une terre à la fois de splendeur et de pauvreté. Ce qui apparaît nouveau est la volonté de Giacobbe d'insérer plusieurs personnages aux points de vue différents: la mère et la grand-mère de Giosué, l'enfant barbarement massacré, qui perpétuent les lois ancestrales en armant la main d'Oreste, son frère, pour accomplir la vendetta; la sœur de Giosué qui répugne à la vendetta; Rudas, la femme médecin à la philosophie de vie imprégnée d'un respect socratique envers la loi; le mari de Rudas, Lorenzo, continental (mais de mère sarde) vivant en Sardaigne qui arrivera à convaincre sa femme, malgré son obstination initiale, à témoigner en faveur d'Oreste. Ainsi, dans ce roman se croisent un ensemble de conceptions différentes qui contribuent à la recomposition d'une identité culturelle complexe dont la configuration nous ramène à celle des archipels. Maria Giacobbe restera pendant toute la deuxième moitié du XXe siècle un cas littéraire, au féminin, intéressant mais isolé. Il faudra attendre l'année 2003 pour voir paraître des romans d'une bonne valeur artistique: c'est le cas de La stirpe dei re perduti (2003) de Paola Alcioni et de La città d'acqua (2003) de Giulia Clarkson. La stirpe dei re perduti de Paola Alcioni se présente comme un roman labyrinthique, riche de stratifications narratives (lettres, notes, documents) autour desquelles se déroulent les vicissitudes de la famille d'origine catalane Ballester-Baher. Le récit de l'histoire de cette famille apparaît indissociable de la macro-histoire qui inspire des visions, des rêves et des cauchemars. Divers sont les espaces représentés [13] ainsi que les périodes historiques [14] qui se croisent continuellement et deviennent des pièces indispensables pour construire et débrouiller des événements mystérieux, aussi bien passés que présents. Alcioni nous offre une lecture personnelle et légendaire de la Sardaigne catalane, espagnole, de la période savoyarde, fasciste puis contemporaine. Elle aussi, comme Giacobbe, s'inspire des auteurs sardes qui l'ont précédée, notamment de Sergio Atzeni, [15] écrivain très novateur qui a conçu le roman pseudo-historique comme un instrument pour donner consistance à une identité sarde aux contours instables. Alcioni, comme Atzeni, a voulu retracer les racines d'un peuple et d'une terre conçue comme lieu de l'âme, "où le sommeil peut se transformer en rêve, et le silence en rage" (Alcioni 347). Les liens avec la tradition littéraire sarde sont aussi évidents chez Giulia Clarkson qui, dans La città d'acqua, raconte la vie et la fin du monde des pécheurs de la lagune de Giorgino, aux environs de Cagliari. De l'époque fasciste aux années 70, son intrigue se construit autour de la misère et des bouleversements (entre autres, la précarité, le déracinement et l'anéantissement de la tradition et de l'identité) engendrés par la politique des Pôles de développement [16] qui a été, à maintes reprises, mise en question par les romanciers sardes des années 60 et jusqu'aux années 90. [17] Alcioni et Clarkson, au même titre que les écrivaines sardes qui les ont précédées, n'ont pas utilisé l'espace romanesque pour raconter leur identité biologique ni pour contester les assignations sociales de rôles enracinés dans la tradition. Elles ont fait de leur contexte d'appartenance la matière première d'identification et de narration, un choix partagé par de nombreux romanciers sardes contemporains, y compris ceux dont la renommée a franchi depuis longtemps les limites insulaires. Conclusion Ce bref parcours nous a permis d'évaluer les différentes étapes et les évolutions qui se sont produites dans les littératures féminines sicilienne et sarde en l'espace de quarante ans environ. Un cheminement qui a engendré un rapprochement progressif de ces deux littératures, lié au processus historique et aux bouleversements sociaux qui sont à l'origine de changements dans la conception identitaire des écrivaines et de leur nouvelle perception de l'espace romanesque. Certes, aussi bien la littérature sarde que la sicilienne gardent des spécificités, mais on a pu remarquer des évolutions fort intéressantes qui ont amené à un croisement de leurs cheminements narratifs. Leur point commun est aussi perceptible dans l'attention qu'elles continuent à attribuer à leur identité insulaire qui, toutefois, pour les Siciliennes, ne rime plus avec une identité féminine minorée et oppressée. Comme pour toute écrivaine contemporaine l'espace romanesque est un espace de liberté: aujourd'hui plus qu'hier, les Sardes comme les Sicilennes peuvent donner libre cours à leurs goûts et prédispositions littéraires car leurs exigences ont changé ainsi que les facteurs sociaux qui, quoique d'une façon différente, ont orienté pendant longtemps leurs choix de genres, de styles ou de langage. Kaufmann affirme que: "Dire qu'il y a mille manière d'être une femme [...] c'est déjà commencer à remettre en cause l'existence d'une identité feminine" (108). En paraphrasant cette citation on peut affirmer qu'en Sardaigne et en Sicile dans ces dernières années il existe "mille manière d'être romancière". On peut donc "remettre en cause l'existence d'une littérature typiquement féminine" dans les îles. Une remise en cause qui, tout au moins pour la Sicile, n'aurait pas eu de sens il y a quelque temps, mais qui à l'heure actuelle représente, dans les îles comme ailleurs, le signe indiscutable d'une parité acquise qui efface toute différence passée avec la "littérature des hommes". Ouvrages cités Alcioni, Paola. La stirpe de re perduti. Nuoro: Il Maestrale, 2003. Asor Rosa, Alberto (sous la direction de). Letteratura italiana. Le questioni. Torino: Einaudi, 1986. Attanasio, Maria. Di Concetta e le sue donne. Palermo: Sellerio, 1999. Carpinteri, Teresa. L'Eringio. Palermo: Flaccovio, 1978. Clarkson, Giulia. La città d'acqua. Nuoro: Il Maestrale, 2003. Cutrufelli, Maria Rosa. Il paese dei figli perduti. Milano: Tropea, 1999. Corona, Daniela (sous la direction de). Donne e scrittura. Palermo: La luna, 1990. Ehrenberg, Alain. La Fatigue d'être soi. Dépression et société. Paris: Odile Jacob, 1998. Giacobbe, Maria. Gli Arcipelaghi. Nuoro: Il Maestrale, 2001. Kaufmann, Jean Claude. L'invention de soi. Paris: Armand Colin, 2004. Marras, Margherita. "Ecriture féminine et univers insulaire". Europaea 1/2 (2000): 31-49. Romano, Massimo. "La maschera e il vampiro". Sigma 1-2 (1984): 36-42. Zappulla Mascarà, Sara (sous la direction de). Narratori siciliani del secondo dopoguerra. Catania: Maimone, 1990. Notes
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